CONTEXTE THÉORIQUE ET EMPIRIQUE

Les aspects qui précèdent ont tous des conséquences sur la vie en société, en particulier en matière de sécurité, de vie privée, de la fonction des institutions de l’État et des entreprises privées. Comme le projet proposé porte sur l’interaction entre deux objets sociologiques, il se situera au carrefour de deux courants scientifiques innovateurs :

1. La construction sociale du risque : la notion de « risque » est de plus en plus fondamentale à la compréhension des rapports sociaux et intervient dans des aspects de plus en plus nombreux de notre vie quotidienne, en famille, au travail, dans nos déplacements, nos loisirs, etc. L’un des concepts fondateurs est celui de « société du risque », établi par Ulrich Beck (1992). Le mode dominant d’aplanissement des différences inter-individuelles et inter-groupes serait passé de la redistribution des biens, des richesses, qui était la fonction de l’État-providence classique, à la redistribution des maux, des dangers ou « risques ». Le fondement de cette redistribution est l’évaluation des risques que comportent toutes nos activités. En matière de criminalité, il s’agit de victimisation personnelle par le crime « de rue », de victimisation de groupe par la grande criminalité comme le crime organisé, les grandes fraudes et la destruction de l’environnement ou de la victimisation collective engendrée par le terrorisme, l’ingérence ou les guerres, phénomènes fortement médiatisés. Or, un aspect fondamental de cette évaluation personnelle et organisationnelle des risques est sa localisation dans un contexte culturel donné. Nos sujets de préoccupation varient au gré des événements et des moyens que nous avons d’appréhender la réalité — dont la surveillance : toute surveillance met inévitablement l’accent sur un aspect de notre environnement qui sera appréhendé selon les risques qu’il représente.

La littérature portant sur les mécanismes sociaux d’amplification et de diminution de la perception des risques (Pidgeon, Kasperson et Slovic, 2003) est également pertinente à notre projet, puisqu’il s’agit en partie de cartographier les éléments et les processus qui font qu’un phénomène ou un autre devient objet d’attention particulière et de pratiques de surveillance. Les recherches de la chaire ajouteront ensuite aux connaissances en la matière.

Enfin, les pratiques de gestion des risques, aux plans individuel, organisationnel et gouvernemental (Ericson, 2006 ; O’Malley, 2004 ; Ericson et Doyle, 2004 ; Ericson et Haggerty, 1997), visent à les contourner (éviter d’adopter telle ou telle conduite dite « à risque ») ou à les faire diminuer (adopter des conduites sécuritaires). Parmi ces pratiques, la surveillance a de particulier qu’elle peut agir sur les deux plans : elle est censée permettre de contourner les risques en les identifiant et en les localisant, et de les faire diminuer en identifiant leurs causes.

2. Sociologie de la surveillance : la sphère des surveillance studies (Lyon, 2007) est en expansion dans le monde anglo-saxon mais a généralement porté sur des aspects spécifiques de la surveillance, sans leur contexte. L’absence d’une structure d’ensemble ne permet pas de dresser un portrait global, qui intégrerait les travaux sur les technologies (Crettiez et Piazza, 2006 ; Leman-Langlois, 2008, a, b ; Ouimet et Leman-Langlois, 2006), sur la construction de la vie privée (Whitaker, 1999, Leman-Langlois, 2008b), sur les pratiques de diverses agences, institutions ou individus en matière de surveillance organisationnelle, de groupe, ou inter-individuelle (Leman-Langlois et Lemieux, 2007 ; Dupont, 2008 ; Zureik, 2003) et, enfin, les travaux qui mesurent l’efficacité réelle et symbolique de diverses formes de surveillance, comme l’effet anti-terroriste de listes automatisées de personnes suspectes ou l’effet anti-crime de caméras de surveillance (Welsh et Farrington, 2002).

Un des principaux sous-thèmes de la sociologie de la surveillance est la complexité des systèmes : les cibles, les agents, les bénéficiaires, les analystes et les distributeurs de la surveillance et de l’information qu’elle produit ont tous leurs objectifs propres, qui entrent souvent en conflit les uns avec les autres. Leurs réseaux de communication sont eux-mêmes objets et outils de surveillance. Enfin, les techniques de surveillance, en constante évolution, ajoutent à cette complexité. Cette grande variété des pratiques de surveillance permet une approche comparative très féconde. Le second sous-thème d’importance est la variation des relations entre les acteurs : cette variation est tributaire des différents types d’acteurs impliqués. Par exemple, la surveillance d’individus par des organisations n’est pas équivalente à la surveillance que des individus peuvent entreprendre sur les organisations. La surveillance de et par l’État n’est pas équivalente à la surveillance de et par l’industrie privée, les individus, les organisations para-étatiques, etc. Ainsi, la structuration des relations sociales par la surveillance n’est pas une constante, elle varie selon les contextes. Notre axe d’étude des pratiques de surveillance construira sur ces bases et contribuera au développement de la sociologie de la surveillance.

3. Mes recherches en cours constituent un solide point de départ pour le programme proposé. Premièrement, je dirige une équipe de recherche sur la sécurité des infrastructures (CRSH, subvention ordinaire, 2007-2010 — ERTA, erta-tcrg.org). Le plan central de recherche de l’équipe est de mieux comprendre les répercussions des événements du 11 septembre 2001 sur les réseaux de sécurité des infrastructures essentielles du Canada, bref de mesurer l’effet « 9/11 » sur la perception qu’ont les acteurs du risque d’attaque terroriste contre les installations dont ils sont responsables. Deuxièmement, je fais partie d’un groupe de recherche sur la technologie et les réseaux de sécurité (FQRSC, équipe, 2008-2012). En tant que membre de l’Équipe de recherche sur la délinquance en réseau (ERDR, erdr.org), j’ai mis sur pied un projet d’étude de la cybercriminalité et de la cybersurveillance, deux sites d’observation qui seront particulièrement importants dans le programme proposé ici. Troisièmement, je termine actuellement une recherche de 3 ans sur la perception de la sécurité et de la vidéosurveillance policière, publique, chez les citoyens (FQRSC, jeune chercheur, 2006-2009). Ceci constitue un aspect crucial, et hautement médiatisé, de la surveillance des espaces urbains et des individus qui y évoluent. Enfin, je suis collaborateur au projet The New Transparency : Surveillance and Social Sorting (CRSH, grands travaux de recherche concertée, 2008-2015). Ma participation récente au groupe a été d’entreprendre deux études, la première continuant mes recherches sur la vidéosurveillance, mais dans les espaces privés, la seconde sur l’automatisation de la surveillance de la frontière Canada—États-Unis.

4. Originalité du projet : le cadre théorique ci-dessus constitue la fondation conceptuelle du plan de recherche de la chaire proposée. Ces deux courants scientifiques sont novateurs et produiront une approche originale et prometteuse au chapitre de l’avancée des connaissances — nos résultats seront pertinents pour les experts des deux courants — et à celui des pratiques — les questions de l’effet, des résultats, de l’acceptabilité et du développement de la surveillance touchent à des aspects fondamentaux de la relation du citoyen à l’État et aux institutions. La création d’un espace de recherche au carrefour des études sur la surveillance et sur le risque est une innovation qui n’existe nulle par ailleurs sous cette forme et qui placera l’Université Laval au premier plan de ce type de recherche, au niveau international. Rattachée au programme de criminologie, la chaire permettra de soutenir l’enseignement au plan de l’organisation de la réaction gouvernementale, industrielle et individuelle à la criminalité, aspect fondamental de la criminologie, ainsi qu’à celui des effets de la réaction sociale sur la criminalité et sur les délinquants.

5. Liens avec le plan de recherche stratégique de l’Université Laval : La chaire épaulera le plan sous le secteur, « développement des personnes et l’environnement social » du thème général « société, culture et éducation ». Le complexe surveillance—risque y sera abordé comme une force extrêmement puissante de structuration des rapports de l’individu à son environnement immédiat, industriel, commercial, institutionnel et gouvernemental. L’Université s’est également positionnée comme innovatrice dans l’étude des questions relatives à la vie urbaine, où l’intensité de la surveillance physique, sous toutes ses formes, est à son maximum. La surveillance, comme facette du contrôle social, est considérée comme la première ligne de la protection de l’ordre et de la paix en milieu urbain.

Le programme de recherche proposé répond également à la volonté de l’Université de favoriser la « fusion des approches scientifiques nord américaines et européennes », puisque d’une part, la surveillance est un phénomène global tant par son évolution dans la plupart des pays occidentaux, que par ses aspects intrinsèquement internationaux comme les échanges d’information, la mise en commun de bases de données, la dissémination des technologies et de l’expertise, la coopération politique internationale en matière de police et de renseignement et les activités de surveillance d’entreprises multinationales. Le candidat à la chaire est membre de l’Observatoire géopolitique des criminalités (Paris), un réseau international qui pourra être mobilisé à des fins de recherche comparative. D’autre part, la chaire proposée servira de foyer de communication entre la recherche menée en anglais et en français, qui reste essentiellement scindée en deux silos — phénomène qui pèse d’ailleurs sur la criminologie en général. Il s’agira de mettre en commun ces deux corps de littérature et de publier nos résultats dans les deux langues.

Enfin, l’Université Laval a choisi d’accentuer l’interdisciplinarité et la collaboration entre les chercheurs de traditions et d’écoles différentes. Or, bien que la chaire proposée soit associée au programme de criminologie et à l’École de service social, elle reste centrée sur un objet et non sur une discipline. Cet objet constitué de facettes juridiques, politiques, technologiques et sociales indissociables, créera un pont entre différents départements et facultés.

 

Au Royaume-Uni, il y a une caméra de vidéosurveillance par 14 habitants. Au Canada, il y en a moins d’une par 10 000. Le risque n’est donc pas un objet tangible mais le produit d’une estimation variable selon les sociétés, où il mobilise des mesures de contrôle d’ampleur diverse. La plus importante de ces mesures est la surveillance, sous toutes ses formes. Paradoxalement, plus on surveille et plus on arrive à identifier des risques qu’on n’avait pas encore imaginés.

Le programme de la chaire innove en s’attaquant à cette structuration en combinant l’étude des pratiques de la surveillance à celle des représentations du risque, ce qui comblera des lacunes de part et d’autre : placer la surveillance dans son contexte sociopolitique et connecter le discours du risque aux pratiques qui à la fois en découlent et le soutiennent.

La Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque est dotée d’un budget de 500'000$ (renouvelable) fourni par le programme des Chaires de recherche du Canada, auquel s’ajoute un financement infrastructure de 325'000$ fourni par la Fondation canadienne pour l’innovation et un fonds de fonctionnement de 100'000$ venant du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada. Située à l’Université Laval, la chaire a été fondée en 2009.